Le drame du Laconia

samedi 26 septembre 2009 par smercier

Le Laconia avait levé l’ancre le 12 août 1942. C’était un gros bâtiment de transport ce Laconia, prêt de 20000 tonnes. Avant la guerre, il faisait la traversée de l’Atlantique, mais comme beaucoup d’autres navires, il fut reconverti en transport de troupes. Il navigue donc dans l’Atlantique sud, avec 3000 personnes à bord, dont des officiers et des soldats britanniques, mais aussi 1800 prisonniers italiens que l’on a enfermé dans les cales. En cette soirée du 12 septembre 1942, on vient de finir de manger, vers 20H. Il fait nuit. Dans le grand salon, on danse sur du blues.

Le Laconia, 19600 tonnes

A 20H07, une énorme détonation secoue tout le navire...tout le monde est jeté à terre, la moitié du navire perd la lumière et quelques secondes plus tard, les moteurs s’éteignent. Pas de panique pourtant à bord, les passagers disciplinés se rendent à leur cabine pour y chercher les gilets de sauvetage. On se bouscule quand même pour gagner les ponts supérieurs. Soudain, on entend un immense hurlement. Les italiens emprisonnés dans les cales se ruent sur les grilles et malgré l’écrasement pour certains, arrivent à les faire plier. Ils se précipitent alors sur les ponts. Rien n’est garanti en haut, mais au moins, ils ne mourront pas noyés !

On tente alors d’organiser tant bien que mal le transfert des passagers vers les embarcations de secours. L’explosion a détruit trois canots, en a endommagé d’autres. Il n’y pas de place pour tout le monde et un officier de la Royal Marine ordonne de faire embarquer d’abord les femmes et les enfants. On lance des échelles de corde, des cordages pour rejoindre les quelques canots disponibles. Il fait nuit noire, pas de pleine lune. Parfois, les passagers descendent un cordage pour arriver directement dans l’eau. La tension monte et on assiste à des scènes horribles. Les italiens mécontents et laissés en arrière tentent de monter dans les embarcations. Ils sont parfois repoussés à coups de hache. Sur la passerelle, le commandant Rudolf Sharp attendait. Il a fait de son mieux pour embarquer le plus de monde possible. Il a fait de son mieux pour demander par radio des secours en précisant la positon du Laconia. A 21H25 GMT, le bateau coule.

L’homme qui venait de couler le Laconia s’appelait Werner Hartenstein. Il commande le sous-marin allemand U-156. Hartenstein est fier de son navire et fier d’être marin. Il a toute la confiance de ses hommes. L’U-156 a quitté Lorient, la base des sous-marins de Dönitz le 15 août 1942. Il avait pour mission de doubler le cap de Bonne-Espérance et de là gagner le canal de Mozambique pour patrouiller en compagnie de 4 autres sous-marins du même type. Dans la journée, l’U-156 a repéré la fumée du paquebot. Le sous-marin, en surface pour respecter les consignes de Dönitz, est alors passé de 10 à 16 nœuds pour se rapprocher de son ennemi. Le commandant craignait que le bateau soit armé et il décida d’attendre la nuit pour attaquer. A 20H, il fait pousser les leviers des tubes lance-torpille numéro 1 et 3...les torpilles filent vers la cible...le sous-marin ne sait pas encore qu’il vient de déclencher une des plus grande catastrophe dont la mer ait conservé le souvenir. C’était la guerre, et les sous-mariniers allemands venaient de remplir leurs devoirs. Ordre était de couler les transports de troupes ennemis, même si des vies allaient se terminer à nager au milieu de l’océan jusqu’à l’épuisement. Eux aussi risquaient leur vie, un sous-marin étant une sorte de cercueil des mers.

Le sous-marin se rapproche du Laconia et capte son message de détresse. Il se rend compte que le Laconia a précisé dans son appel de détresse qu’il a été attaqué par un sous-marin. Ce n’est pas bon pour le submersible qui craint de voir apparaitre des avions alliés au dessus de sa tête. Le sous-marin tente alors de s’approcher du bâtiment britannique pour brouiller son message d’alerte. Le commandant Hartenstein sait maintenant qu’il a coulé un bateau transportant des passagers. Il peut les voir, là, sur leurs chaloupes ou dans l’eau. Tout d’un coup, dans le kiosque du sous-marin, on entend des appels à l’aide...deux hommes sont agrippés sur une caisse et crient, en italien ! Étrange pense le capitaine allemand...il décide de les repêcher. Les italiens a bout de souffle racontent le naufrage, et rapportent que le navire contenait au moins 1500 prisonniers italiens !! Que faire alors pour le sous-marin ? Normalement, celui-ci aurait du s’éloigner à toute vitesse du lieu du naufrage, pour éviter qu’un destroyer ou un avion allié ne l’attaque en représailles. Mais là, que va dire Mussolini, l’allié d’Hitler, s’il apprend qu’un sous-marin allemand a tué 1500 compatriotes !...

Finalement, le capitaine Hartenstein décide de continuer le sauvetage. Et les sous-mariniers de l’U-156 commence à repêcher des naufragés. On repêche des italiens évidement, mais aussi des anglais. On donne un peu de soupe à ces hommes transis de froid. Mais que faire d’eux, ils sont maintenant 90 à bord du sous-marin ? L’U-156 décide finalement d’envoyer un message à Paris, à Dönitz...il signale sa position et le fait qu’il a causé un naufrage d’un paquebot avec des civils et des prisonniers italiens en grand nombre. Il demande des instructions...Et Dönitz se réveille d’urgence et prend connaissance du message. Que faire ? Ces 90 naufragés à bord du sous-marin risque d’empêcher le submersible de se mouvoir facilement. Il peut être en danger face à l’ennemi. Remettre les naufragés à l’eau alors ? Dönitz est marin, il ne peut donner un tel ordre. Il demande finalement à Hartenstein de rester prêt à plonger, et d’attendre que les 3 autres sous-marins allemands dans la zone viennent l’aider à récupérer les naufragés...il est 3H45 du matin.

L’ordre arrive aux trois autres sous-marins. L’un d’entre eux est trop loin pour venir donner un coup de main. Il n’a pas assez de mazout et il décide de garder son cap. Les deux autres foncent vers l’U-156.

Pendant ce temps, l’U-156 navigue à petite vitesse autour des naufragés. Il en recueille 193, dont une vingtaine d’anglais. Hartenstein décide alors de proposer à Dönitz une "neutralisation diplomatique" de la zone. Dönitz réfléchit mais pense que les alliés n’accepteront jamais. Par contre, il a l’idée de demander aux français de Dakar, alors neutres et aux ordres de Vichy, de venir aider les sous-marin allemand à repêcher les survivants. Pour le moment, on ne pouvait plus faire entrer d’hommes dans le sous-marin. Les naufragés s’entassaient donc sur le pont, mais, même debout, on eut plus de place. Le commandant Hartenstein était dépité...que faire alors ? Il décide d’envoyer en clair, et en anglais, un message : "Si quelque navire peut porter secours à l’équipage du Laconia, je ne l’attaquerai pas, pourvu que je ne sois moi même pas attaqué".

A 13H, Dakar, qui a été prévenue par les allemands décident d’envoyer le Dumont-d’Urville pour aider les naufragés. A 14 nœuds de moyenne, le capitaine de la corvette française savait qu’il n’arriverait sur les lieux que le 16, voir le 17 au matin.

La journée du 14 septembre fut alors très dure pour tout le monde. Il y avait à peu prêt 1500 naufragés sur le sous-marin ou dans les canots de sauvetage. Tous les naufragés à la mer étaient repêchés ou morts. Pendant cette journée, le soleil cogna sec et beaucoup de personnes moururent de soif ou de chaleur. Hartenstein reçut dans la nuit du 14 au 15 un message lui indiquant que les navires français (d’autres ont finalement décidés de gagner le point du naufrage) arriveraient le 17...il fallait donc encore tenir deux jours !!

Le 15, à 11H30, l’U-506 arrive sur les lieux du naufrage. Il se met tout de suite à disposition de son homologue et il récupère au moins 200 naufragés, dont les italiens et les personnes les plus touchées physiquement. Le 16 septembre vers 10H, le Cappellini, un sous-marin italien alerté par les allemands,commence lui aussi à arriver sur les lieux du naufrage. Il vient en aide à deux chaloupes remplies de passagers anglais et les ravitaillent en eaux et nourriture.

Le pont de l’U-506 surchargé de naufragés.

Toujours le 16 septembre, vers 11H30, on entend sur l’U-156 un bruit de moteur, un moteur d’avion ! Tout le monde regarde en l’air, tous inquiet...l’avion, un américian, fait des tours au dessus des sous-marins allemand. En morse, Hartenstein envoie un message d’aide à l’avion, message envoyé par un anglais qui a accepté de coopérer pour que l’avion aide tout ce petit monde. L’avion ne répond pas, puis s’éloigne. On espère qu’il va donner l’alerte !

Une heure plus tard, à 12H32, le même avion survole de nouveau l’U-156. Il se met tout à coup en piqué, ouvre le panneau de la soute à bombes, et deux bombes jaillirent tout d’un coup de l’avion provoquant la panique tout autour des sous-marins ! En avant toute crie Hartenstein ! Les bombes tombent juste à coté...ouf ! La manoeuvre de Hartenstein avait sauvé le bâtiment. Mais l’avion attaque de nouveau et largue deux nouvelles bombes. La première touche un canot et le souffle littéralement. L’autre explose tout prêt du sous-marin et provoque une voie d’eau à l’avant. Les dégats sont importants et il faut évacuer des naufragés pour réparer et plonger. Les anglais et les italiens sont donc poussés à repartir dans l’eau. Après les premières réparations, le sous-main plongea pour faire un essai. Ce fut un succès. A 21H40, l’U-156 fait de nouveau surface, il fait nuit et il risque moins pour sa sécurité.

Pourquoi cet avion américain, un B-24, a t’il attaqué le sous-marin ? Les américains ne communiqueront jamais sur ce sujet. On sera simplement qu’un avion B24 décollant d’Ascension a bien attaqué un sous-marin ce jour-là. Quoiqu’il en soit, Hartenstein est furieux et décide d’arrêter les secours. Il s’éloigne vers l’ouest. L’amiral Dönitz, au courant de ce qui vient de se passer, hurle de rage et décide qu’à partir de maintenant, plus aucun sous-marin allemand ne portera secours à des naufragés. L’ordre, appelé "Triton Null" allait causer des milliers de victimes.

Le 17 septembre, à 6H50, le croiseur français "Gloire" arrive le premier sur les lieux du naufrage.Un peu plus tard, l’Annamite arrive également et le sous-marin U-506 lui remet ses naufragés. Il a lui aussi été attaqué par un B24 américain ! Il doit sa survie à une plongée rapide.

Sur les 2789 passagers du Laconia, 1111 survécurent...C’était la guerre.

SOURCE : Alain Decaux raconte, édition Perrin.


Forum

  • Le drame du Laconia
    9 octobre 2009
    Moi qui ne suis pas spécialiste, ni connaisseuse, j’ai lu avec plaisir cet article écrit avec style et simplicité. Le récit est vivant, clair et complet.C’est le premier que je lis de la série et il me donne envie de lire les autres.Félicitations à l’auteur talentueux. Odile
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